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    16 novembre 2017

    On le sait, toute bonne histoire commence par il était une fois. Celle-ci ne déroge pas à cette règle, mais là où la suite de la phrase habituelle fait naître l'espoir de princesses et de princes, Kei Miller, lui, écrit : "Il était une fois une léproserie en Jamaïque". Le décor est alors planté, loin des contes de notre enfance. Et la suite ? Eh bien, excellente, ce n'est pas sans raison que je fais de ce roman l'un de mes coups de cœur. L'authentique Pearline Portious a été écrit avant By the rivers on Babylon, que j'ai chroniqué et aimé -ou vice-versa. J'y retrouve tout ce que j'ai décrit et qui m'avait emballé, cette langue magique et puissante, sorte de créole jamaïcain qui ravit mes sens. Lorsqu' Adamine s'exprime, c'est un festival et les images affluent, les mots ou expressions sont orthographiés bizarrement et c'est tant mieux :

    "Mman Lazare et moi, on a aussi la même peau, noire comme le plus profond de la nuit. À l'école, les ti-gars disaient toujours : Adamine, tu peux pas la voir dans l'noir, sauf quand elle sourit. Mais bon, j'avoue : la chose vraie de Monsieur Gratte-Papyè qu'écrit mon histoire, c'est ce qu'il dit de Mman Lazare, ça, c'est vrai. Mman Lazare, c'était un très vieux ti-bout femme avec cheveux anpil qui portait toujours deux chemises l'une sur l'autre." (p.52)

    Certains néologismes peuvent surprendre voire questionner, mais très vite on s'y fait et on en redemande. Lorsque c'est l'écrivain qui s'exprime, la langue est différente, plus classique. Un bel exercice de style, très convaincant.

    L'histoire est folle, la vie d'Adamine peu commune et en plus de cela, Kei Miller y ajoute des personnages secondaires très particuliers eux-mêmes, un contexte religieux lui-même particulier : les Revivalistes, mouvement jamaïcain qui tente de relancer une foi chrétienne mâtinée de vaudou et des croyances locales, si j'ai bien compris (mais je ne parierai pas un kopeck là-dessus, d'autant plus que je n'ai rien trouvé comme info sur cette église). Adamine en devient une prophétesse, une "crieuse de vérité". L'ouvrage est foisonnant et il n'est pas une page qui n'apporte pas sa surprise, son moment d'engouement au lecteur. En outre, lorsque l'on sent la fin proche, le romancier nous prend à revers et la bâtit différemment de tout son texte précédent. On entre alors dans un roman à tiroirs, divers intervenants expliquant leurs rôles dans les vies de Pearline Portious et d'Adamine Bustamante. On n'est pas dans un polar, mais néanmoins, une interrogation tend ces dernières pages.

    Vous l'aurez compris, j'ai adoré ce roman surprenant, fou, magnifique, d'une beauté incomparable. Il existe dans sa version grand format parue en 2016 et dans sa version poche de 2017, les deux chez Zulma.