Eric R.

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Un auteur de BD en trop

Blancou, Daniel

Sarbacane

par (Libraire)
20 février 2020

UNE SATIRE DU MONDE DE L'EDITION

Dans une BD féroce, mais drolatique, Daniel Blancou explose en couleurs les codes de l’édition pour mieux les dénoncer. Plus vrai que nature?

Si vous êtes amateur de salon Bd vous ne pouvez avoir manqué ce type de scène: deux tables, deux dessinateurs. Devant l’un d’entre eux, une file d’attente interminable de lecteurs patients pour obtenir une dédicace. A côté un autre auteur, le smartphone à la main ou le regard perdu vers le lointain, attend patiemment mais vainement, un admirateur. Le succès côtoie facilement l’anonymat. Celui qui regarde dans le vide pourrait s’appeler Daniel Blancou (c’est un rôle de composition). Il attend patiemment dans la première page de sa Bd, un(e) lecteur(trice) qui pourrait s’intéresser à son album consacré aux difficultés du commerce de chenilles alimentaires en Centrafrique.
Pourtant rien n’y fait, il n’a aucun succès. Ses éditeurs gentiment, mais fermement, lui ferment les portes ou lui proposent des projets sans rémunération immédiate, sans certitude de publication et sans proposition future si il il refuse. Il arrive à payer son loyer en enseignant des cours de dessin à des élèves sans avenir. Un jour pourtant, il découvre le travail de Kevin que sa pharmacienne de mère lui a laissé pour avis. Un projet de BD unique, remarquable, exceptionnel qui change les codes et tout ce qui a déjà été publié précédemment. Ce travail Daniel, plus ou moins volontairement, va se l’approprier et inverser totalement l’intérêt des éditeurs. D’ignoré et de rejeté il va devenir adulé et primé. Angoulême va le récompenser, ses droits d’auteur vont être augmentés, la presse va l’interviewer. Il devient une star!
Sorti en janvier, au moment du festival international de Bd marqué par des manifestations des auteurs pour l’augmentation de leurs droits, de la publication du rapport Racine sur leur avenir, cet album résonne bruyamment avec l’actualité. Le monde de l’édition, les rapports de dominant dominé éditeur-auteur, la parodie du monde artistique directeurs de galerie et pseudo performer, sont décrits avec une justesse féroce. Pourtant que l’on ne s’y méprenne pas, cette Bd n’est pas un tract, un pensum ou une pétition. Comme le souhaite Daniel Blancou, c’est une Bd rigolote.
C’est l’ironie qui prédomine, le second degré grinçant, ironique et acidulé. Et la forme utilisée colle à cette volonté de produire un album amusant. Des strips à l’américaine de trois ou quatre bandes pour briser le rythme en une multitude de mini histoires en passant par des couleurs primaires très tramées comme dans les Bd des années soixante, Daniel Blancou utilise des codes graphiques qui évitent tout risque d’ennui et de pensum. On rit jaune (couleur primaire!) quand l’éditeur annule par écrit une collaboration vitale économiquement mais on ne sort pourtant pas abattu de ce livre car la bêtise, l’indigence culturelle sont aussi offerts à nos moqueries et le rire vaut parfois plus qu’un coup de gueule.
Un dernier détail. Mais d’importance. Daniel Blancou dédicaçait son ouvrage à Angoulême. Il y’avait une longue file d’attente devant sa table de dédicace.